Lisieux, capitale des maisons à pan de bois
Pour compléter la reproduction du site de la gare de Dives-Cabourg, réalisée à l'échelle H0, au 1:87ème, il m'a semblé intéressant de reproduire quelques maisons du vieux Lisieux. Pour trouver l'inspiration, je vous invite à découvrir la "capitale des maisons à pan de bois" telle qu'elle se présentait avant les destructions de 1944.
Ainsi donc, le voyageur qui venait visiter Lisieux suivant les prescriptions du guide officiel illustré de la Compagnie des Chemins de Fer de l'Ouest, quittant la place de la gare, empruntait les rues de la Gare et de Livarot pour se rendre directement au centre historique de la ville.


La place du Marché au Beurre
Il arrivait alors sur la place du Marché au Beurre, précédemment place du Crochet, au centre de l'ancien quartier des bouchers. Un plan de 1785 fait ainsi mention des rues Haute et Basse Boucherie, devenues place Victor Hugo, du Cuir Vert, de la Vache et du Mouton-Blanc.
C'est ici que se tenaient les marchés au lin, au chanvre, au foin et au cuir que les paysans d'alentour apportaient. Toutes ces marchandises se vendant au poids, on les pesait en les suspendant au crochet, ou croquet, d'une balance.
A l'angle de la place du Marché au Beurre et de la rue au Char, notre voyageur pouvait découvrir un groupe de maisons remontant au XVIème siècle, au décor simple, mais d'une grande élégance.
Les poteaux et consoles étaient ainsi soulignés par des entretoises moulurées, alors qu'une frise de croix de Saint-André marquait l'allège des fenêtres à chaque étage.
Découvrant ces constructions aux rares ouvertures, notre visiteur pouvait conclure que le Moyen-Age avait été une époque bien obscure !
Il n'en fut rien, car à l'origine, les façades étaient percées de nombreuses fenêtres, qu'un impôt sur les ouvertures avait fini par occulter.

La maison située à l'angle de la place du Marché au Beurre et de la rue au Char, construite au XVIème siècle, figure parmi les plus représentatives du vieux Lisieux, avec le manoir de la Salamandre et l'ensemble de maisons situées à l'angle de la Grande-Rue et de la place Victor Hugo.
L'église, édifiée entre 1498 et 1540, est construite tout en longueur, sans transept, ni croisillons. Les piliers sans chapiteaux s'épanouissent en gerbes symétriques.
Les clefs de voûtes étaient encadrées de peintures polychromes, disposition assez rare dans la région.
Des vitraux d'origine, bien peu subsistaient au début du XXème siècle. Tout au plus notre promeneur pouvait-il admirer au fond de l'abside, le «Crucifiement» en remarquant la présence de neuf personnages barbus assistant au supplice.
Il pouvait découvrir ensuite, dans la chapelle du bas-côté sud, un vitrail en trois parties résumant la légende de Saint-Jacques.
Gravement endommagés au cours des bombardements de juin 1944, la totalité de la charpente et le haut du clocher-porche ont été intégralement refaits après guerre.
Ressortant de l'église, le visiteur découvrait sur sa gauche la halle au Beurre, vaste bâtiment à la charpente métallique, construite en 1879 sur le modèle des pavillons Baltard des halles de Paris.

Vue d'ensemble de la place du Marché au Beurre, bordée sur la droite par l'église Saint-Jacques.


Face au parvis de l'église Saint-Jacques, à l'angle des rues d'Orbiquet et de la place Victor Hugo, s'ouvrait la rue aux Fèvres, anciennement Feuvrez, en référence aux ouvriers métallurgistes (favri) qui vivaient et travaillaient ici.
Celle-ci avait conservé alors presque intégralement son aspect médiéval, comme allait le constater Marcel Proust en 1907, «Nous nous arrêtâmes au coin de la rue aux Fèvres, les vieilles maisons dont les tiges de bois nervuré s'épanouissaient à l'appui des croisées en tête de saints ou de démons, semblaient ne pas avoir bougé depuis le XVème siècle».
La rue était étroite et mal pavée. Les maisons s'épaulant les unes aux autres, la lumière du jour pénétrait à grand peine.

Vue de la rue aux Fèvres, en remontant vers la place Victor Hugo, le manoir de la Salamandre se trouve sur la gauche.
On remarque la boutique de ferblanterie, dont les ouvriers, les favris, furent à l'origine du nom de la rue.
Au numéro 19 se situait le manoir de la Salamandre. Cette ancienne hostellerie, à la façade couverte de singes, d'hommes sauvages et de sculptures burlesques, rappelait l'époque héroïque des premières explorations maritimes.
Le manoir, restauré, servait de cadre au Musée du Vieux-Lisieux, présentant des collections régionales.
Mais à l'époque où Marcel Proust découvrait Lisieux, les maisons qui bordaient la rue aux Fèvres, comme bien d'autres, étaient pour la plupart boiteuses, sombres et sales. Bon nombre d'entre-elles étaient délabrées, les colombages vermoulus, le torchis tombant, les soubassements rongés de salpêtre. Mais à cette époque l'association du Vieux-Lisieux, consciente de l'inestimable patrimoine représenté par le quartier s'inscrivant entre les rues d'Onville, d'Orbiquet, aux Fèvres, la longue place Victor Hugo, la Grande-Rue et les rues au Char et de la Paix, militait déjà pour sa réhabilitation, préfigurant dans l'esprit ce qu'André Malraux réalisa bien plus tard, avec la promulgation le 4 août 1962 de la loi créant les secteurs sauvegardés.
Nul doute alors, que Lisieux en aurait bénéficié, tout comme Sarlat, qui fut la première ville sauvegardée en 1964.
Elévation à l'échelle 1:48ème de la façade du manoir de la Salamandre. Un beau sujet pour la réalisation d'une maison de poupée au 1:12ème, mais au prix d'un travail très important, et de réels talents de sculpteur...

Impossible à photographier en élévation complète, à cause de l'étroitesse de la rue aux Fèvres, où il était situé, le manoir de la Salamandre se livrait par détails. Ainsi, cette vue du premier étage montrant une façade couverte de singes, d'hommes sauvages et de sculptures burlesques, des baies surmontées d'accolades ornées de volutes, des colombes décorées de colonnettes, souvent torses, revêtues d'écailles, avec têtes ou personnages minuscules en saillie. Les hourdis, remplissant les entrecolombages sont en briques ou tuileaux.

Détails de la porte d'entrée et des pigeastres, montrant la Salamandre qui a donné son nom au manoir, également appelé pour cette même raison, manoir François 1er. La salamandre figurant sur son blason.
La lucarne montre les caractères de la Renaissance gothique de Lisieux. On y retrouve les colonnettes ornées d'écailles et les têtes grimaçantes.
Ainsi, ce quartier constituerait encore aujourd'hui une invitation à remonter le temps, à retrouver une époque, où le jour levant était annoncé par le guetteur, qui du haut des tours de la cathédrale, au son d'une corne, donnait le signal d'ouverture des portes de la ville.
Puis, la multitude de cloches des églises et chapelles de la ville, invitaient les fidèles à se rassembler dans une pieuse et craintive communion.
Les artisans ouvraient leur échoppes, rabattant les volets, dont l'un servait de comptoir et d'étal. Ceux-ci, compte tenu de l'étroitesse des voies, gênaient la circulation des charrettes tirées à bras, chargées de primeurs, de viande, de riches étoffes, de poteries et de mille autres marchandises s'en allant rejoindre les différents marchés et halles de la ville où régnait une agitation fiévreuse.
Les marchés terminés, ne restait qu'un espace jonché de détritus, que la moindre pluie, (fréquente en Normandie, ou s'il ne pleut pas aujourd'hui, c'est qu'il a plu hier ou qu'il pleuvra demain) transformait en cloaque, où barbotaient porcs et volailles, élevés dans les arrière-cours.
Dans les rues, désormais désertes, on percevait le grincement des enseignes pendues au-dessus des portes, illustrant d'un dessin le travail du compagnon ou de l'artisan exerçant à cet endroit.
Plus loin, les draps, les frocs et molletons des maîtres drapiers et des teinturiers séchaient aux lucarnes sur de longues perches appelées pentoirs.
Partout dans la ville, tavernes et cabarets foisonnaient, «Au Bon Cidre de Normandie», «A la Pomme d'Api», «Au Cheval Noir», refuges tapageurs de joueurs et buveurs d'hypocras, mélange de vin et de miel, aromatisé à la cannelle.
Mais bientôt, avec le crépuscule, les cloches allaient sonner le couvre-feu, invitant chacun à suspendre son travail, mais surtout à éteindre sa chandelle.
Le feu, terreur des cités médiévales construites intégralement en bois ; Rouen ne brûla-t-elle pas 6 fois entre 1200 et 1225 !
Les chaînes étaient tendues entre les rues étroites, les portes de la ville fermées. Et seul le veilleur de nuit allait arpenter le silence noir de la ville, annonçant les heures s'égrenant lentement.
Après cette plongée dans le Moyen-Age, notre excursionniste quittait la rue aux Fèvres, en passant devant le manoir de Formeville, datant de la fin du XIVème siècle, et traversait la rivière Orbiquet sur un ponceau datant du XVIème.
Il découvrait alors la rue Pont-Mortain, qui tenait son nom du marché au mortain, la laine des agneaux mort-nés (mortuus agnus) qui s'y tenait. Celle-ci très commerçante menait vers la cathédrale.
Pour l'heure, notre promeneur, étant revenu sur ses pas, arpentait la place Victor Hugo, où se trouvait rassemblée une des plus belles collections de maisons à pans de bois qui soit en France.
De nombreuses boucheries y étaient encore installées. Au centre de la place s'était tenue une halle réservée au marché aux toiles, frocs et laines.


Au fond de la place, croisait la Grande Rue, face à la rue du Paradis, donnant sur la cathédrale.
A cette endroit se trouvait un ensemble de constructions assez pittoresques, dont la silhouette était l'une des plus familières et les mieux connues de la Normandie.
Il présentait un comble croisé, avec deux pignons perpendiculaires entre-eux, le deuxième étage surplombait le premier par un encorbellement à entretoises.

En face, se trouvait une maison fort ancienne, dite du Cirier, avec un comble simple et un grand pignon. Elle fut démontée en 1899 pour être transportée à Etretat.
La cathédrale et le jardin public
Sur la place Thiers, se dresse la cathédrale Saint-Pierre. Construite à partir de 1160 sur l'emplacement d'une église romane détruite par un incendie, cette oeuvre où l'on peut lire l'évolution du style gothique, ne fut jamais réellement achevée.
C'est ici que Thérèse, une jeune carmélite entrée au couvent à l'âge de 15 ans se confessait dans le collatéral nord.
Morte de tuberculose en 1897, Thérèse fut canonisée dès 1925, Lisieux devenant ainsi un centre de pèlerinage très important.
Ressortant de la cathédrale, notre visiteur passait devant l'ancien Palais épiscopal, transformé alors en palais de justice et prison, puis se dirigeait vers le jardin public, ancien parterre de l'évêché, en traversant la cour Matignon.
Face au parvis, au fond de la place Thiers se situait à l'angle de la Grande-Rue une remarquable maison, abritant la pharmacie tenue par Monsieur Guérin de 1866 à 1888, qui suggéra au parents de la future Sainte-Thérèse de quitter Alençon pour Lisieux.

Notre voyageur regagnait alors la gare par les boulevards Carnot, Pasteur et sainte-Anne, aménagés sur les fossés et les anciens remparts de la ville.
Hélas, la totalité des maisons formant le cœur historique de la cité fut détruite lors du bombardement accompagnant les opérations du débarquement allié au soir du 6 juin 1944.
Ne subsistent aujourd'hui que quelques rares vestiges, dont la demeure abritant le Musée d'Art et d'Histoire, boulevard Pasteur, permettant de s'imaginer de ce que fut la cité au temps de sa splendeur.
L'évolution de l'architecture à pans de bois
Par contre, la région était couverte de vastes forêts de chênes qui allait permettre aux bâtisseurs d'édifier murs et charpentes. L'argile, surabondante, et donc d'un faible coût, allait être utilisée dans le torchis, mélangée à de la paille, comme matériau de remplissage des entrecolombages, réalisant en outre une excellente isolation thermique. Quant aux soubassements, ils mettaient en oeuvre les rares matériaux durs disponibles localement, calcaire coralligènes, grès et silex.
La structure des charpentes proprement dite allait naturellement évoluer au fil du temps, pour combiner légèreté et élégance, alors que l'encorbellement disparaissait.
Au XVème siècle était introduite la croix de Saint-André, d'abord simple croisement de deux pièces de la charpente permettant de reporter la charge du mur sur des points d'appuis particuliers.
Elle fut disposée au niveau des allèges, jusqu'à former au fil du temps de véritables frises décoratives, s'enrichissant de pièces de bois parallèles, ou encadrées d'Y inversés.
Durant la même période, les charpentiers généralisaient l'utilisation des allèges sous les appuis des fenêtres des étages.
Ces pièces horizontales, ceinturant le bâtiment et progressivement enrichies de motifs décoratifs et de sculptures, rompaient l'ordonnancement essentiellement vertical des constructions à pans de bois normandes.
Le XVIIIème siècle compliqua encore les dessins en multipliant les éléments obliques, jusqu'à surcharger à l'excès les décors. A cette époque également, les bois allaient être débités à la scie, de manière parfaitement rectiligne, et sans tenir compte du fil, entraînant monotonie et sévérité.
Si aujourd'hui on ne construit plus en pans de bois, sauf quelques rares chaumières de grand luxe, l'utilisation des motifs décoratifs a cependant perduré, en témoigne le style pseudo-normand des villas de la côte, affublées d'éléments rapportés n'intervenant aucunement dans la structure du bâtiment.
Ce fut d'ailleurs le cas de la gare de Lisieux, «enrichie» de faux colombages lors des travaux de 1935 !


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