Paris - Trouville et Cabourg : la Normandie de Marcel Proust

Marcel Proust, qui prenait plaisir à la lecture des indicateurs de chemin de fer, fut habitué dès l'enfance à emprunter ce moyen de transport. Ce fut d'abord la ligne d'Auteuil et les chemins de fer de Ceinture ; puis les trains du réseau de l'Etat, circulant sur la ligne de Chartres à Brou de l'ex-Orléans à Rouen, pour se rendre à Illiers, le Combray romanesque ; enfin les lignes de la Compagnie des Chemins de fer de l'Ouest, ouvrant vers la Normandie et le pays de Balbec, en réalité Cabourg, et les voies du petit tramway Decauville des Chemins de fer du Calvados.
«Donc nous partirions simplement de Paris par ce train de une heure vingt-deux que je m'étais plu trop longtemps à chercher dans l'indicateur des chemins de fer où il me donnait chaque fois l'émotion, presque la bienheureuse illusion du départ, pour ne pas me figurer que je le connaissais».



L'attente de l'arrivée du train de Paris sur la place de la gare Ouest de Dives - Cabourg, le Balbec de Marcel Proust.

  
De Combray à Balbec
Marcel Proust est né à Auteuil, le 10 juillet 1871, dans la maison de son grand-oncle maternel Louis Weil. Ce qui n'était à l'origine qu'un simple village avait connu un fort développement grâce à l'arrivée du chemin de fer en 1854 et la mise en service de la ligne vers Saint-Lazare, gare qui inspira l'écrivain :

«Malheureusement ces lieux merveilleux que sont les gares, d'où l'on part pour une destination éloignée, sont aussi des lieux tragiques, car si le miracle s'y accomplit grâce auquel les pays qui n'ont pas encore d'existence que dans notre pensée vont être ceux au milieu desquels nous vivrons, pour cette raison même il faut renoncer au sortir de la salle d'attente à retrouver tout à l'heure la chambre familière où l'on était il y a un instant encore. Il faut laisser toute espérance de rentrer coucher chez soi, une fois qu'on s'est décidé à pénétrer dans l'antre empesté par où l'on accède au mystère, dans un de ces grands ateliers vitrés, comme celui de Saint-Lazare où j'allai chercher le train de Balbec, et qui déployait au-dessus de la ville éventrée un de ces immenses ciels crus et gros de menaces amoncelées de drame, pareils à certains ciels, d'une modernité presque parisienne, de Mantegna ou de Véronèse, et sous lequel ne pouvait s'accomplir que quelque acte terrible et solennel comme un départ en chemin de fer ou l'érection de la Croix.»


Illiers - Combray
Illiers, chef-lieu de canton d'Eure-et-Loir, est situé à vingt-cinq kilomètres de Chartres, aux confins de la Beauce, du Perche et de l'Ile-de-France.
La famille paternelle de Marcel Proust y passait une partie de ses vacances de Pâques et d'été, empruntant au départ de la gare Montparnasse la ligne de Bretagne de la Compagnie de l'Ouest, jusqu'à Chartres, puis, en changeant de train, une des sections de Paris-Bordeaux, qui peinait à devenir l'axe majeur du Réseau de l'Etat.
En effet, au moment de la formation de celui-ci, en 1878, le P.O avait déjà réalisé l'itinéraire Paris - Bordeaux depuis 25 ans, desservant Tours, Poitiers et Angoulême.
Mais l'administration des Chemins de fer de l'Etat avait alors un besoin impérieux de fédérer les lignes éparses reçues en héritage des compagnies qu'elle venait de racheter afin de constituer un réseau viable.
Dans l'esprit des premiers dirigeants, la réalisation de cet itinéraire constituerait la véritable colonne vertébrale de leur futur réseau, qui se résumait au moment du rachat aux sections de Saint-Jean-d'Angely à Calvignac, de l'ex-Compagnie des Charentes, de Thouars à Saumur, de l'ex-Vendée, et enfin de Chartres à Brou, héritage du réseau de l'Orléans - Rouen, emprunté par Marcel Proust.
Mais pour l'écrivain, qui recompose une géographie impressionniste, mêlant le vrai à l'imaginaire, Illiers devient Combray, et l'on retrouve une évocation du viaduc du Point Du Jour, qui assurait depuis le 25 février 1867 la jonction entre la Petite Ceinture Rive Gauche et la ligne d'Auteuil, dans les premières esquisses de Combray : 
«Parfois nous allions jusqu'au viaduc, dont les enjambées de pierre commençaient à la gare et me représentaient l'image même de la détresse hors du monde civilisé, parce que chaque année, en venant de Paris, on nous recommandait de ne pas laisser passer la station, de faire bien attention quand ce serait Combray, d'être prêt d'avance car le train repartait au bout de cinq minutes, et s'engageait sur le viaduc. Dans un de mes plus terribles rêves, je me figurais que je n'avais pas entendu crier Combray, que le train était reparti et que je filais à toute vitesse sur le viaduc, dans un pays au-delà des pays chrétiens dont Combray marquait l'extrême limite.»


Cabourg - Balbec
Marcel Proust séjourna à Cabourg de 1907 à 1914, fidèle au Grand-Hôtel. Longtemps désigné Querqueville dans les brouillons de la Recherche, Cabourg prit finalement le nom de Balbec. Resté fidèle au chemin de fer, Marcel Proust visita néanmoins le Pays d'Auge en automobile, avec son chauffeur, Alfred Agostinelli.



«…quand j'apercevais de l'hôtel la fumée du train de trois heures qui dans l'anfractuosité des falaises de Parville laissait son panache stable accroché au flanc des pentes vertes, je n'avais aucune hésitation sur le visiteur qui allait venir goûter avec moi, à la façon d'un Dieu, dérobé sous ce petit nuage».


«Ce voyage on le ferait sans doute aujourd'hui en automobile, croyant le rendre ainsi plus agréable. On verra, qu'accompli de cette façon, il serait même dans un sens plus vrai puisque on y suivrait de plus près, dans une intimité plus étroite, les diverses gradations par lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin le plaisir spécifique du voyage n'est pas de pouvoir descendre en route et de s'arrêter quand on est fatigué, c'est de rendre la différence entre le départ et l'arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde qu'on peut, de la ressentir dans sa totalité, intacte, telle qu'elle était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu où nous vivions jusqu'au cœur d'un lieu désiré, en un bond qui nous semblait moins miraculeux parce qu'il franchissait une distance que parce qu'il unissait deux individualités distinctes de la terre, qu'il nous menait d'un nom à un autre nom ; et que schématise (mieux qu'une promenade où, comme on débarque où l'on veut il n'y a guère plus d'arrivée) l'opération mystérieuse qui s'accomplissait dans ces lieux spéciaux, les gares, lesquelles ne font pas partie pour ainsi dire de la ville mais contiennent l'essence de sa personnalité de même que sur un écriteau signalétique elles portent son nom.»



 


Ces maisons, peu avant Dives, qui bordent la ligne sont encore présentes aujourd'hui, telles que Marcel Proust a pu les découvrir entre 1907 et 1914.


Les trains du pays de Balbec
Marcel Proust fit de Cabourg la capitale de son pays imaginaire, Balbec, en témoignant de ce que fut la vie mondaine dans les stations balnéaires normandes.
Les premiers rails arivèrent en pays de Balbec le 1er juillet 1855, avec la mise en service de la section Paris - Lisieux, via Mantes, bientôt poursuivie jusqu'à Caen, le 29 décembre de la même année, après que fut achevé le tunnel de la Motte, long de 2500 mètres.
A cette époque, fut également concédé l'embranchement de Lisieux à Pont-l'Evêque, prolongé à l'est, vers Honfleur, port important sur l'estuaire de la Seine, et à l'Ouest, vers Trouville.


Bien avant Proust, ce port de pêche avait déjà séduit quelques écrivains célèbres, tel Alexandre Dumas qui fut un des premiers à y venir dès 1830.
Mais la desserte par chemin de fer de Trouville, effective le 1er juillet 1863, allait véritablement marquer l'essor de la station, ainsi d'ailleurs que celui de sa voisine, Deauville, créée pratiquement de toutes pièces par le duc de Morny.
L'exemple de ce développement allait motiver les promoteurs des stations de Cabourg et d'Houlgate, qui demandèrent dès le 21 juillet 1865 la concession d'un chemin de fer vicinal entre Dives et la grande ligne de Cherbourg.


La gare de Dives-Cabourg vue des voies en direction de Mézidon.


Après bien des discussions concernant le meilleur itinéraire, via Putot, les travaux débutèrent en juin 1869, pour être aussitôt stoppés par les évènements de 1870.
Le promoteur d'alors, Guillaume Isouard, demanda l'ajournement des travaux jusqu'en 1874, avant de faire faillite et d'être déchu de ses droits à la concession.
La Société des chemins de fer économiques de la vallée d'Auge qui se constitua alors, ne fut pas beaucoup plus chanceuse, et ce fut finalement le département du Calvados qui mit en service la ligne de Mézidon à Dives, le 15 juillet 1879.
Mais alors que cette première section était encore bien loin d'être terminée, les villes de Houlgate, Villers-sur-Mer et Blonville obtenaient, le 16 décembre 1875, la déclaration d'utilité publique d'un chemin de fer de Dozulé à Deauville.
Les travaux furent exécutés par l'état en trois tronçons alors que se terminait le raccordement de Caen à Dozulé, réalisé le premier mai 1881.
Le premier tronçon, de Deauville à Villers-sur-Mer, évitant le Mont Canisy, fut ouvert le 18 septembre 1882.
Le deuxième, de Dives à Houlgate, mis en service à la même date, permettait grâce à la création d'une digue dans l'embouchure de la rivière Dives, de faciliter les communications entre les deux cités, en protégeant de la marée, voie ferrée et route.
Le dernier tronçon, de Houlgate à Villers-sur-Mer fut quant à lui beaucoup plus difficile à construire du fait de la nature des terrains, instables et sujets à éboulements.
Cependant, la liaison était effective le 20 juillet 1884.


La gare de Beuzeval-Houlgate, desservant les stations balnéaires, possédait un BV strictement identique à celui de Dives-Cabourg, mais ses installations étaient toutefois beaucoup plus modestes.
 


Les années qui suivirent furent prospères. En 1900, Trouville était la troisième gare du département pour son trafic voyageurs, et Cabourg la huitième.
Mais en 1895, la construction d'une usine de traitement de cuivre à Dives, allait toutefois compromettre l'essor touristique de Cabourg, au profit de l'industrie.
En outre, la concurrence de l'automobile allait commencer. La clientèle aisée des trains de mer, fut la première à adopter ce nouveau mode de transport, comme le fit d'ailleurs Marcel Proust avec son chauffeur Alfred Agostinelli.


Carte des voies ferrées du pays de Balbec, issue d'un guide touristique de 1892 présentant la baie de Seine.
 

 
Les tramways du Calvados
La société Decauville, qui s'était spécialisée dans les chemins de fer à voie de 60, utilisés notamment par l'armée pour ses trains de campagne, souhaitait développer cet écartement, qu'elle jugeait plus économique que la voie de 1 mètre, en équipant des réseaux secondaires.


La gare des Chemins de fer du Calvados de Dives. Les voies Ouest de la ligne Trouville - Mézidon se trouvent à la droite du cliché, où l'on distingue la palissade de séparation.


Profitant de solides appuis politiques, Mademoiselle Decauville ayant épousé un conseiller général, M. Delabre, la société obtint la concession d'un réseau à construire dans le département du Calvados, et notamment d'une ligne de Dives à Luc-sur-Mer, déclarée d'utilité publique le 5 septembre 1891.
La mise en service se fit par section, le 1er juillet 1892 pour Ouistreham - Luc ; le 15 juillet 1892 pour Sallenelles - Dives et enfin le 24 août de la même année pour la liaison Sallenelles - Ouistreham, retardée à cause de la construction du pont de Bénouville.
Le 1er août 1895, l'exploitation du réseau était reprise par la Société des Chemins de Fer du Calvados, à la suite du dépôt de bilan de la Société Decauville.
Ce train, Marcel Proust l'a connu, et largement intégré dans son oeuvre, même si, selon son habitude, les noms changent (les CFC devenant BAG ou TNS), ou qu'il desserve des communes inconnues sur la côte normande, comme Incarville, Marcouville, Arambouville...


Un train à destination de Cabourg traverse la Dives séparant Dives-sur-Mer et Cabourg.


«Un cadre de vie mondaine comme un autre, en somme, que ces arrêts du petit chemin de fer. Lui-même semblait avoir conscience de ce rôle qui lui était dévolu, avoir contracté quelque amabilité humaine ; patient, d'un caractère docile, il attendait aussi longtemps qu'on voulait les retardataires, et même une fois parti s'arrêtait pour recueillir ceux qui lui faisaient signe...»


La gare des CFC de Cabourg, reprenant le style typique néo-normand des bâtiments de la compagnie.


«J'allai prendre le petit chemin de fer d'intérêt local dont j'avais par Albertine et ses amis appris autrefois tous les surnoms dans la région, où on l'appelait tantôt le Tortillard à cause de ses innombrables détours, le Tacot parce qu'il n'avançait pas, le Transatlantique à cause d'une effroyable sirène qu'il possédait pour que se garassent les passants, le Decauville et le Funi bien que ce ne fût nullement un funiculaire mais parce qu'il grimpait sur la falaise, ni même à proprement parler un Decauville mais parce qu'il avait une voie de 60 , le B.A.G. parce qu'il allait de Balbec à Grallevast en passant par Angerville, le Tram et le T.S.N. parce qu'il faisait partie de la ligne des tramways du Sud de la Normandie.»





06/04/2009
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